Little tighter

 

Des amis m’ont proposé d’occuper,
pendant 14 mois,
un petit baraquement dans le grand Nord Canadien.

J’ai accepté.
J’avais besoin de couper avec un monde
et d’en découvrir un autre.
Radicalement.


Je n’ai toujours été que dans des voix de têtes.
Je n’ai à peu prés fait que rendre cérébral
tous mes projets musicaux.
J’ai saturé.


Et puis, là,
dans cette proposition je n’ai rien vu.


Ou plutôt j’ai senti l’opportunité de faire descendre ma voix.
Vers mon ventre,
dans les forêts et parmi les bêtes.
Aussi.
Je me suis perdu pour pouvoir y être.

 

Little tighter ( Peu resserré ) est la traversée de deux voix.

Celles de Claire Bergerault et de Frédéric Jouanlong.
De la tête au viscéral.
Du grand froid à la forêt.

De la nuit au feu.
Feu ou le tambour doit être peu resserré pour que sa peau puisse justement se tendre. 

 

( Production Einstein on the beach )

Photo Bruce Milpied

Magique aussi, à la fois détonante et tombant sous le sens, la rencontre qui suit. Ce sont d’autres anges qui passent dans le dialogue de sons, mais certainement pas de sourds, auquel nous invitent Claire Bergerault & Fred Jouanlong, alias Barillet, par la grâce de leur seules voix, soutenues par un admirable nuancier de traitements électroniques. Little Tighter est le nom de cette performance au long cours, et toujours en gestation, né de la rencontre entre ces organes si dissemblables et pourtant si proches. On ferme les yeux. Pas facile pour écrire. Surtout qu’on ne sait plus d’où viennent les sons, qui les émet, et comment. On croit entendre passer au loin un ado qui, au loin, chanterait à tue-tête par-dessus le morceau r’n’b qui passerait dans ses écouteurs, on croit percevoir des grésillements de radio, des bruits de ville : c’est Fred Jouanlong. On croit entendre une flûte ou un chant d’oiseau, le souffle d’une houle ou d’un océan : c’est Claire Bergerault. Mais parfois aussi c’est l’inverse. Deux timbres élémentaires, une alchimie musicale qui de nouveau pose la question de la vue : est-il toujours utile de voir les interprètes ? Faudrait-il toujours fermer les yeux pour apprécier un concert dans son (éventuelle) plénitude musicale ? Quelle est la meilleure manière de jouir du spectacle ?

« Il faut du courage pour démêler le vrai du faux », dit à un moment, vers la fin, Claire Begerault. Et aussi « Il y a des millions de voix dans mon ventre, qui prennent toute ma place… » Tout ce qu’on sait, c’est que la virtuosité n’est jamais à ce point éclatante que lorsque comme ici, elle se fait oublier… « Une soirée comme ça, c’est un vrai cadeau », me glisse mon amie Jeanne en sortant. Je lui donne entièrement raison, que moi aussi je trouve que Yan s’y entend décidément à merveille pour transformer les spectateurs en convives.

La prochaine fois, peut-être les ados qui ce soir-là, traversèrent à pas de loup la salle de concert auront-ils envie de s’arrêter pour écouter, de s’asseoir pour se laisser happer par cette musique qui n’était pas moins inouïe pour nous que pour eux ?

La prochaine fois, peut-être, arriverai-je à tenir parole et à faire bref, peut-être parviendrai-je à ne pas y écrire par quatre chemin.

La prochaine fois, je découvrirai de nouveau des choses que probablement je n’ai jamais entendues, sans doute de nouveau complètement différentes, de celles qui mettent à plat les chapelles, nettoient les oreilles en passant par le cœur. Les Mardis au Zinc Pierre sont une affaire de famille, au singulier.

David Sanson ( Ecrire dessus )

LITTLE TIGHTER 

Organum magnificum

Suite à plusieurs concerts de l'un et l'autre où ils se sont découverts, écoutés, émus et convaincus, Frédéric Jouanlong et Claire Bergerault ont décidé d'explorer leurs voix. De façon amplifiée, acoustique, détournée certainement, improvisée forcément. Il n’en fallait pas plus pour susciter l’intérêt des activistes bordelais d’Einstein on The Beach, de l’Atabal à Biarritz et de Jazz à Poitiers, pour accompagner cette nouvelle création néo-aquitaine et leur organiser plusieurs sessions de travail en résidence et une série de concerts.

On pourrait évoquer les mots de Frédéric Jouanlong, éructés, chantés, murmurés... Parler des machines avec lesquelles il enregistre sa voix en temps réel pour la multiplier et l'amplifier jusqu'à l'ivresse.

On pourrait rappeler l’audace et l'inventivité de Claire Bergerault qui entremêle ses cordes vocales à toutes les sonorités, d’un lieder de Schubert au son d’Airbus au décollage de L’Échelle de Mohs.

Mais Little Tighter, c’est autre chose encore, bien plus que la simple addition de ses deux organes magnifiques. C'est le besoin pour chacun de se couper de son propre monde pour en découvrir un autre. Un monde à trouver, un ailleurs à défricher, là où nos oreilles n’ont pu encore se poser. Little tighter (peu resserré) c'est la traversée de deux voix. De la tête au viscéral. De la nuit au feu. Feu auprès duquel le tambour doit être peu resserré pour que sa peau puisse justement se tendre.

 

( Jazz à Poitiers Décembre 2018 )

Claire Bergerault - Website

www.clairebergerault.com/