La Femme tondue ( Anton Prinner )

 

Jeu :

- Emma Morin

- Gilbert Traina

- Frédéric Jouanlong-Bernadou

 

- Laurence Chable ( Voix off )

 

Mise en scène :

- Emma Morin

- Mar Sodupe ( Assistante mise en scène )

 

- Stephan Krieger ( Création sonore )

- Emma Morin - Frédéric Jouanlong-Bernadou ( Création Lumière )

- François Fauvel ( Construction )

 

Complicité : Loïc Thiénot

 

Photo Isabelle Arthuis

La femme tondue d’Anton Prinner

Yves Ughes Pour Vence-Info-Mag, Juin 2015.
A la salle des Meules,
quand des cheminées sautillent, quand des doigts percent les murs.

Au début le Verbe n’est pas. Les mots sont nichés dans les marges d’un silence qui dure, interroge et perturbe. Ils explosent enfin, comme autant de déflagrations Salope Putain Charogne.
Nouveau silence, puis Fumier Dégueulasse Ordure

Où va-t-on ? On se trouve-t-on ? L’occupation de la scène offre des repères comme autant d’éléments de recomposition.
Un table occupée par deux hommes. La table n’est pas –n’est plus ?- le lieu du partage. Elle est espace de pouvoirs, de paroles, d’invectives, de règlement de comptes. Hors d’elle, en marge, une présence féminine prise dans l’inacceptable silence.

La hargne se déverse. La bave tombant de ces mentons qui tremblent de haine balise le chemin qui mène au cœur de notre époque. Femme Tondue, Exclu, Etranger, qu’importe le support, le tout est de nourrir l’ivresse de la haine. Le message va au-delà du politique, il s’ouvre sur la métaphysique, l’ontologique.

Au cœur de notre condition humaine, ce mystère d’exister en détruisant l’autre, en le mutilant, en jouant avec ses cheveux, son corps. Tout se passe comme si l’être ne pouvait s’aimer et, partant, ressentait l’irrépressible besoin de se vider, en cultivant son goût du lynchage, la permanente tentation de la lapidation. Ne s’imposent que le saccage, le sauvage ; l’exigence monte, psalmodiée : du sang, du sang...C’est le massacre des charognes.

La femme tondue porte en elle et sur scène la série macabre des corps démantelés : sorcières, traîtresse, prophète aussi : elle seule utilise le futur de l’indicatif. Et le futur toujours dérange. A éliminer donc. Que tous les pécheurs jettent leur pierre.

Le texte s’avère dense et fait écho à nombre de mots et d’images. On pourrait y croiser le Pier Paolo Pasolini des 120 Jours de Gomorrhe ou encore les Evangiles. Après le procès final, le cataclysme intervient, comme le ciel se déchire après la mort du Christ.

Sauf qu’ici, Dieu n’est plus. S’il a été un jour son action s’avère calamiteuse, sorti de tripes égoïstes, l’homme porte en lui toutes les formes de la destruction.

Le cercle nombreux 44 rue de l’échiquier - 75010 Paris

 

Ne vous attendez pas à identifier des personnages typifiés. Les contours et les repères sont gommés. Seules se superposent des inflexions diverses, des intonations variées. Ce qui revient à souligner l’excellence de la mise en scène et le travail d’interprétation. Est exclu tout soupçon de complaisance. Le verbe et le geste sont taillés à l’os, dans l’épure et l’intensité.

Dans l’instant final la femme tondue incarne ainsi une volonté infinitésimale d’être, par un déploiement millimétrique de son corps.

Car dans le cataclysme une trace d’humanité demeure et elle se place dans la parole humaine. L’œuvre multiplie ainsi les voix pour créer un véritable poème polyphonique : ici, un chant baroque des cheminées sautillent, des doigts percent les murs et les portes pour maudire Dieu et les morts, plus loin la voix éructe, plus loin encore elle se défait dans l’effort de dire, ou s’étouffe en sanglots.

Egalement touchée par le désastre du vivre, la langue devient ainsi sursaut de vie, preuve de vitalité, désir de partage.

La preuve est faite : un texte peut être marqué par la noirceur, il n’est en pas moins un message d’espoir puisque, par-delà les misères de notre condition, il demeure un appel, il suscite la rencontre et, finalement, révèle en nous une part d’humanité trop souvent insoupçonnée, enfouie.

La pièce finie, l’orage nous attend à la sortie. Salutaire. Tard dans la nuit, des éclairs resteront en nous. 

Photo Isabelle Arthuis